2 ème chapitre - Le café des faux-semblants

 

Chapitre 2 - Mélodie

 

Cette histoire de café me met les nerfs à vif. L’endroit est parfait, les deux immeubles les plus hauts sont quasiment à refaire entièrement. Ils sont assez délabrés pour qu’il n’y ait plus de personnes y vivant à part quelques cas désespérés qu’il aurait été facile de dédommager pour pas trop cher, sans doute quelques SDF ou toxicos aussi. Je n’ai pas vérifié. Sur les plans, tout est parfait, pourquoi le patron de cet établissement est venu s’implanter ici ? Il y avait quand même beaucoup mieux à trouver.

 Il va me poser problème, celui-là.

 

Une idée me traverse soudain l’esprit. Je contacte mon client pour une entrevue dès que possible. Le problème de mon dossier reste les très courts délais qu’il m’octroie. Il me faut donc le rencontrer rapidement pour voir si tout cela peut coller. Je lui envoie un mail, qui n’en dévoile pas trop. Je n’aime pas discuter par écran interposé.

 

“Cher Monsieur Douglas,

J’ai trouvé l’endroit idéal pour votre centre de remise en forme et sportif.

 Serait-il possible de passer au plus vite pour en discuter et pourquoi ne pas nous rendre sur place si cela vous convient ?

Dans l’attente de votre réponse,

Mélodie Bartholi.”

 

Supprimé ? Envoyé ? … Je suis en plein dilemme. Est-ce que je vais pouvoir convaincre mon client de cette idée folle qui germe dans ma tête ? Je clique finalement sur Envoyé. Trop tard, plus de marche arrière possible, il faut maintenant assumer, Mélo.

 

Je me plonge dans mes autres tâches à effectuer le temps de recevoir sa réponse que j’espère arriver sous peu. Mes pensées divaguent trop à mon goût vers le barista rencontré plus tôt. Pourquoi est-ce que son regard me hante ainsi, c’est fou, il est hypnotique. Ce n’est pourtant pas mon genre de penser à un homme ainsi. Reprends-toi, Mél. À l’heure du déjeuner, j’attrape mon sac à main, y fourre mon téléphone et sors rejoindre un petit restaurant non loin de là. Après avoir commandé et englouti ma salade César et une part de tarte, je ne peux m’empêcher de retourner dans ce petit café. Je m’attarde sur le trottoir face à la façade pour mieux l’observer. « Chez Nathan ». L’enseigne est neuve et plutôt jolie dans un ton chocolat crème. Les grandes lettres blanches ressortent à merveille. Je pousse la porte pour entrer dans cette atmosphère qui me plaît particulièrement.

— Eh bien, on va faire de vous une adepte du lieu, plaisante le beau serveur.

— Bonjour, j’ai adoré votre café ! Je n’ai pas pu résister à venir en prendre un nouveau.

— Vous m’en voyez ravi. Je vous sers la même chose ?

— Non, je vais prendre le temps de choisir ce midi, déclaré-je avec un sourire en coin.

— Je vous en prie, installez-vous, je vous apporte une carte et je reviens vous voir ensuite.

— Merci, c’est adorable.

— Mais je suis là pour ça, dit-il avec un clin d’œil.

 

L’homme s’en va chercher une carte avant de me la proposer. Il fait volte-face et retourne à son comptoir. J’en profite pour l’observer par-dessus mon menu. L’on devine facilement des bras musclés sous son tee-shirt. Ses cheveux bruns sont un peu trop longs à mon goût et partent en tous sens, retombant à la lisière de son regard et lui donnent un air négligé tout comme sa barbe de quelques jours. Son jean noir lui va parfaitement, il est assez ajusté pour me laisser le plaisir de voir un fessier bien dessiné. À coup sûr, il fréquente les salles de sport. Mon idée n’est peut-être pas si folle après tout. Revoilà le bel homme.

Vite, choisis un café, Mélo !

— Vous avez choisi ?

— Oui, je vais vous prendre un café viennois.

 

Au diable les calories.

— Parfait. Je reviens vite, me souffle-t-il.

— J’espère bien.

Merde, j’ai dit ça tout haut ?

 

Bon, avouons-le tout de suite, je suis des plus nulles quand il est question de flirter. Je sens déjà le rouge me monter aux joues. La honte ! Je le regarde préparer mon café depuis l’un des fauteuils en cuir, très confortable soit dit en passant. Je le vois soudain froncer les sourcils d’un air mécontent lorsqu’un client, je suppose, entre dans l’établissement. Il appelle discrètement son serveur pour prendre le relais, délaissant ma boisson, et accompagne l’homme qui vient d’arriver.

Celui-ci est assez baraqué, quelque chose en lui pue les emmerdes à dix kilomètres à la ronde, le type louche dans toute sa splendeur. Les deux hommes disparaissent de ma vue dans ce qui doit être le bureau du patron. Le serveur arrive rapidement avec ma commande, « Matt » d’après l’étiquette épinglée sur son tee-shirt. L’homme est nettement moins grand que son collègue. Il a l’air également plus jeune. Environ 24 ou 25 ans d’après mon estimation. Il n’est pas très costaud, mais son sourire est des plus chaleureux et son regard espiègle. Je le remercie lorsque je m’aperçois de l’heure, j’ai mis beaucoup de temps à “regarder le menu”. J’avale mon café viennois plus vite que prévu, avant de me rendre au comptoir.

— Désolée, euh, Matt, vous avez oublié de me donner la note avec ma commande.

— Ah non, je n’ai rien oublié. Nathan m’a dit que c’était pour nous.

— Pardon ? Non, je ne peux pas accepter.

— C’est pas moi qui décide, vous savez. Vous verrez avec lui la prochaine fois, se défend-il avec un demi-sourire.

 

La prochaine fois, il est bien sûr de lui. Mais c’est une excellente excuse pour revenir et engager une discussion.

— Merci, Matt, à très bientôt dans ce cas.

— Passez une bonne journée, mademoiselle.

     

      Je file en lui souhaitant de même et rejoins ma voiture en trottinant sur mes talons trop hauts.

 

Une fois installée à mon bureau et après avoir délivré mes pieds de la torture que je leur inflige, je réactive mon ordinateur, glisse ma jambe sous mes fesses et découvre une réponse de mon client. Il m’annonce qu’il débarque ici dans une heure maintenant. Parfait, cela me laisse le temps de préparer la salle de conférence et finaliser mon argumentation.

Lorsque monsieur Douglas arrive avec sa secrétaire et son collaborateur, les rafraîchissements sont déjà installés sur la table de la salle de réunion ainsi que du papier et des stylos, juste au cas où. J’aime tout avoir sous la main.

— Mélodie, comment allez-vous ? me demande chaleureusement mon interlocuteur.

— Monsieur Douglas, très bien, merci, et vous-même ?

— Bien, bien, surtout quand je reçois de vos nouvelles aussi rapidement. Je suis impatient, m’intime-t-il.

— Installons, je vous en prie, madame, messieurs, si vous voulez bien...

 

Un diaporama défile, leur montrant les plans de la rue, ainsi que les photos prises un peu plus tôt. Je leur dévoile les bâtiments et ce que j’ai en tête pour leur projet. Les deux bâtiments plaisent, les grosses rénovations à faire ne les inquiètent pas outre mesure. Monsieur Douglas tique légèrement, lorsque je lui explique que le café est récent, et sera donc très difficile, voire impossible à faire fermer. Mais, que je suis certaine de pouvoir faire installer une passerelle entre les deux immeubles pour les relier. Mon architecte pourra valider avec moi la faisabilité si cela les intéresse vraiment. Le prix du marché étant plutôt bas, il ne nous restera qu’à calculer avec mon collègue le montant des travaux. Le tout étant de me valider le lieu avant d’entreprendre quoi que ce soit d’autre.

L’idée plaît, je suis enchantée, ce qui dans le même temps va me permettre de prendre rendez-vous avec mon architecte et ma décoratrice pour m’aider à monter le projet sur plans rapidement. Sonia pourra m’aider à mettre en place des croquis avec une atmosphère inspirante pour mon client. C’est toujours un plus pour vendre. Nous aurons ainsi un visuel parfait à lui proposer. J’adore quand tout s’enclenche et que je peux être présente dans chaque détail. C’est ce que j’aime tant dans mon travail. Ce n’est pas seulement trouver un immeuble, une maison ou un terrain à bâtir, non, ici, j’ai la chance d’être présente dans la totalité des projets de mes partenaires. Je traque la bonne affaire et je reste jusqu’à l’ouverture du projet en question.

Mon véhicule n’ayant pas assez de place, j’appelle un taxi commandé à l’avance et lui donne l’adresse pour me rendre sur place, accompagnée de monsieur Douglas et ses deux collègues. Maintenant qu’il a validé l’idée, j’aime emmener mes clients sur place, pour les laisser découvrir les lieux, “en vrai”.

Une fois sur place, monsieur Douglas est enchanté. Les immeubles correspondent parfaitement à son envie. Dans les proportions en tout cas.

— Vous êtes sûre que le café ne voudra pas vendre ? Ça ferait une entrée parfaite entre les deux.

— Honnêtement, je ne pense pas. Il est très récent et je doute fort qu’il laisse une opportunité comme celle-ci passer.

— C’est-à-dire ?

— Eh bien, à sa place, je serais ravie de savoir qu’un complexe comme le vôtre s’implante ici.

— Eh, pourquoi ça ?

— Ce sont des clients potentiels en plus. Le quartier va être redynamisé au fil des ans, grâce aux entreprises comme la vôtre.

— Je comprends. Ce n’est pas grave, si la passerelle que vous m’avez annoncée est possible et que le budget est respecté, je signe.

— Voulez-vous entrer prendre un café ? Je vous l’offre.

— Ah, je ne dis jamais non quand c’est gratuit, dit-il avec humour.

 

Il passe l’entrée en riant joyeusement. Je laisse passer la jeune secrétaire et son collègue avant de m’engouffrer à leur suite. Nous nous installons à une table libre, malgré l’heure, quelques clients sont présents. J’en suis presque étonnée. Faisant face à monsieur Douglas, je m’installe dos au comptoir.

— Monsieur, comment aimez-vous votre café ?

— Appelez-moi Roger. Fort, je l’aime bien fort.

— Et vous, mademoiselle ? demandé-je.

— Oh, je n’aime pas le café, mais j’adore les chocolats chauds.

— Je suis sûre qu’ils en servent de très bons aussi.

 

Une voix chaude dans mon dos me fait sursauter et un frisson étrange me parcourt.

— Vous revoici, trois fois en moins de cinq heures, je vais penser que vous êtes accro à mes cafés.

 

Un léger gloussement m’échappe.

Mais quelle cruche !

— Oh, Nathan, je voulais vous remercier pour le café tout à l’heure, je n’ai pas pu le faire avant de partir. Je vous présente monsieur Douglas et ses collaborateurs, Claire et Nicolas. Ce sont mes clients.

— Ah, vous emmenez même votre travail jusque chez moi, j’en suis flatté, sourit-il.

— En effet.

— Bien, je vais prendre vos commandes dans ce cas.

 

Nous nous installons plus confortablement, parlant de tout et de rien en attendant qu’il revienne avec notre commande. Un type aussi louche que celui de début d’après-midi entre et se fait presque rembarrer par le patron, lui demandant de revenir le soir. Je n’y fais pas plus attention, revenant au cœur du sujet, notre nouveau projet maintenant commun. Roger m’indique les ambiances qu’il aime, les différents espaces qu’il imagine, je note tout dans un petit calepin que je garde toujours au fond de mon sac à main, histoire de ne rien oublier lorsque je serai avec Sonia et l’architecte.

Je n’ai pas bu la moitié de mon café, quand il m’annonce devoir retourner à ses affaires. Je les salue et m’installe de nouveau pour finir tranquillement ma boisson, accompagné de mon téléphone. J’appelle mon meilleur ami, histoire de prendre des nouvelles de mon globe-trotter adoré. Vu l’heure, inutile de retourner au bureau, le reste attendra lundi.

— Eh ! Kyle, ça va, mon ourson ?

— Hello, poupée, super et toi ?

— Pas mal, je viens de décrocher un projet d’enfer. Tu racontes quoi ? Où es-tu ?

— Super ! Je suis en Nouvelle-Zélande, poupée. Tu verrais, c’est le paradis. Je m’éclate !

— Je suis contente pour toi. Ton boulot te plaît alors.

— Ah, le boulot… Ouais, c’est cool. C’est surtout les filles qui font que je m’éclate, tu sais bien.

— Tu ne te poseras donc jamais toi, hein ?  

— Et toi, tu devrais un peu plus sortir, poupée d’amour. À moins que tu ne me dises pas tout, se moque-t-il rieur.

— Bien sûr que si ! Je suis vexée que tu puisses penser cela. Je ne te cache jamais rien, mon ourson.

— Bon, OK, alors je confirme !  Sors ! Parce que ça fait bien longtemps que tu ne m’as pas dit t’envoyer en l’air, chérie.

— Je n’ai pas le temps pour ça, dis-je en levant les yeux au ciel. Si mon projet fonctionne, je serai bientôt chef de secteur, tu le sais bien.

— Et encore moins de temps pour baiser. T’es trop sérieuse, ton horloge tourne, ma chérie.

— Pfff. Bon, je te rappelle, Kyle. Amuse-toi et sors couvert. Je t’adore ! Bisous.

— Bisous, poupée. Au fait, je passe bientôt te voir. Tchaooo.

 

Il me raccroche carrément au nez ! Sans me donner plus d’infos sur son retour, quel petit con ! Nathan s’approche et débarrasse la table des tasses de mes clients.

— Je n’ai pas pu m’empêcher d’entendre. Alors, vous allez faire des affaires avec vos clients.

— Oui, en effet, c’est bien parti.

— Dans quoi travaillez-vous ? Si je ne suis pas indiscret.

— Pour une entreprise immobilière. Nous aidons à trouver l’endroit idéal pour des clients comme monsieur Douglas. Et je les accompagne dans la création de leur projet de A à Z. Des centres commerciaux, des bureaux, des entreprises industrielles…

— C’est intéressant.

— Et très varié surtout.

— Pourquoi les avoir amenés ici, c’est loin de tout, demande-t-il curieux.

— En fait, pas vraiment. Nous sommes intéressés par les deux immeubles qui vous entourent. Si mon architecte me confirme que l’on peut installer une passerelle fermée et couverte entre les deux, il y aura bientôt un centre de remise en forme et sportif juste à côté de votre café,  lui annoncé-je avec enthousiasme.

— C’est une plaisanterie ?

— Pas du tout. Vous devriez être ravi, non ?

— Absolument pas, proteste-t-il, presque râleur.

— Je ne comprends pas pourquoi ?

 

C’est pourtant une bonne nouvelle pour lui en théorie. Quelle mouche peut bien l’avoir piquée ?

— C’est pourtant simple, vous allez faire fuir tous mes clients ! Des mois de travaux et plus personne ne viendra.

— Bien sûr que non, c’est même tout le contraire en fait. Les travaux seront essentiellement à l’intérieur, vos clients pourront continuer à venir, et vous à exercer sans aucun problème. Et pensez à la suite, voyez plus loin, Nathan. Ce seront de nouveaux clients potentiels, la rue va être plus accueillante, au fil du temps, les choses vont s’améliorer dans le quartier, croyez-moi.

— Bien sûr, j’imagine très bien vos sportifs venir prendre un café crème et un croissant beurre.

 

 

Alors là, il loupe le potentiel énorme du projet. C’est une opportunité qui devrait le réjouir, n’importe qui à sa place serait heureux d’apprendre une telle nouvelle.

— Peut-être pas un café crème, mais un café tout court sans doute. Imaginez que cette personne ait une petite amie, ils sortent au cinéma, il la dépose chez vous le temps d’aller faire son sport et ils repartent ensemble. Vous aurez gagné une consommation dans tous les cas.

— Votre histoire ne m’arrange pas du tout. Ce lieu est parfait tel qu’il est.

— Alors là, permettez-moi d’en douter, Nathan. Mais je vais y aller, préparez-moi ma note, s’il vous plaît.

— Très bien, crache-t-il.

Je le suis jusqu’au bar et attends qu’il me sorte mon ticket. Je règle la facture et m’apprête à sortir.

— Attendez, vous êtes venue avec votre client, non ? dit-il avec plus de douceur.

— En effet, et alors ?

— Vous comptez partir à pied ? Seule ?

— Je vais appeler un taxi une fois dehors.

— Appelez-le d’ici. Ne restez pas seule dehors.

— Je peux me débrouiller, merci.

— C’est pas malin de rester dehors seule. Ce n’est pas toujours bien fréquenté.

— Vous venez de me dire le contraire y a pas deux minutes.

— Non, j’ai dit que cela me convenait ainsi, pas que c’était les quartiers chics, ma belle.

— Merci, mais je me débrouille. Bonne fin de journée.

J’attrape mon téléphone et commande un taxi en me dirigeant vers la porte.

— Comme vous voudrez, me répond-il d’un air désolé

Énervée et surtout vexée je sors du café. Moi qui pensais que cela lui ferait plaisir de voir une clientèle nouvelle arriver bientôt, je me suis loupée. C’est bien la première fois que j’entends une chose pareille.

— Saaaluuut poulette ! Hé hé.

 

Je me retourne vers la voix. Ah, c’est quoi ce type ? Un mec à moitié bourré se pavane sur le trottoir en face du mien, me faisant des coucous à tout-va. Charmant. Je ne prends pas la peine de répondre, priant pour que mon taxi arrive rapidement. Je n’ai pas envie de devoir me rabaisser à retourner à l’intérieur. Ce serait trop humiliant après l’avoir gentiment rembarré. L’homme éméché continue son chemin sans me poser de problème. Il est dix-huit heures passées et la population commence à changer. Un homme taillé comme une armoire à glace, tatoué aux bras et dans le cou, pénètre dans le café sans me regarder. Les poils dans ma nuque, eux, se sont légèrement dressés. Je le suis du regard et le vois disparaître derrière le comptoir. Il ressort peu de temps après être entré. C’est louche tout ça.