Chapitre 2

 

            La tête en vrac, le corps allongé dans un lit qui n’est clairement pas le mien, je me réveille doucement. Il me faut plusieurs minutes pour me rendre compte que je suis dans une petite pièce blanche, reliée à une machine qui n’en finit pas de son bip infernal. Tentant de me relever, mon corps retombe instantanément à cause des douleurs aux côtes. Je finis par trouver le bouton d’appel, non loin d’un manteau en cuir vieilli. Instinctivement, mes sourcils se froncent, je ne connais pas ce vêtement et la pièce ne comprend pas d’autres occupants que moi. Dans un geste désespéré, mes doigts pressent le bouton à plusieurs reprises.

            À travers la vitre, mon regard tombe sur une femme habillée d’une blouse d’infirmière. Celle-ci arrive calmement jusqu’à ma chambre et entre après avoir légèrement frappé sur le montant de la porte. 

            — Bonjour, mademoiselle. Je suis Claire. Comment allez-vous ?

            — Bonjour, j’ai mal un peu partout, mais ça va. Je crois.

            — Vous avez été renversée par une voiture. Est-ce que vous vous en souvenez ?

            — Parfaitement. J’ai été étranglée juste avant, pour tout vous dire, soupiré-je.

            — Ce qui explique les ecchymoses sur votre gorge, répond-elle avec une grimace non dissimulée.

            — Sans doute.

            Je porte ma main à mon cou en me remémorant ce moment où j’ai vu ma vie défiler sous mes yeux.

            — Vous voulez m’en dire plus ? Comment vous appelez-vous ? Nous n’avons pas retrouvé de papiers ni de téléphone sur vous.

            — Oh oui, bien sûr. Je m’appelle Capucine Lamarre. Je suis ici parce que quelqu’un tente de me tuer. Un homme est entré chez moi… Il devait avoir une clé…

            Je marque une pause, le temps de me rappeler les évènements. L’infirmière me tend un verre d’eau que j’accepte aussitôt. Le liquide réhydrate ma gorge qui devient moins sèche et douloureuse après quelques gorgées. 

            — Il m’a étranglée et lorsque j’ai réussi à m’enfuir après lui avoir donné un coup de genou bien placé, il m’a poursuivie en voiture avant de me percuter. Je soupçonne mon frère d’être derrière tout cela.

            La jeune femme me regarde avec un mélange d’horreur et de tendresse, puis ses yeux font un aller-retour entre moi et une veste posée sur la chaise.

— Savez-vous s’il… si cette veste lui appartient       

— Non pas du tout, je lui réponds tout en comprenant qu’elle s’inquiète de la présence d’une personne pour le moment, inconnue à mes côtés.

— Très bien. Parce qu’un homme vous rend visite depuis que vous êtes ici. Depuis trois jours exactement. Voulez-vous faire une demande pour que votre frère n'ait pas accès à votre chambre, mademoiselle Lamarre ?

            — Je ne sais pas qui est l’homme dont vous parlez. Pour ce qui est d’Alex, mon frère, oui, je veux bien, merci. Et serait-il possible de trouver le numéro de mon notaire, Mr Bart. Je dois lui téléphoner de toute urgence.

            L’homme qui vient ici ne doit pas être très dangereux, auquel cas, en trois jours, il m’aurait déjà tuée. Il est évident que je dois mettre de l’ordre dans mes affaires rapidement. C’est le seul moyen que j’ai de sauver ma peau de ce fou furieux. Et dire que je vis avec lui. Une larme s’échappe de mon œil et glisse le long de ma joue, je l’essuie d’un geste vif.

            — Oui, évidemment, je vais m’en occuper. Je vais faire venir quelqu’un pour remplir votre dossier et le mettre à jour. Vous allez rester ici en observation une ou deux journées encore. Un médecin va venir vérifier que tout va bien. Est-ce que je peux faire autre chose pour vous ? s’inquiète-t-elle.

            — Je ne crois pas, merci beaucoup, mademoiselle.

            — Appelez si besoin. Reposez-vous.

            La charmante Claire s’en va en croisant un homme à la porte qu’elle salue poliment. Celui-ci entre dans ma chambre sans même prendre la peine de frapper.

            — Oh, bonjour. Je vois que vous allez bien.

            — Euh… bonjour. Vous êtes ? demandé-je, en notant qu’il ne porte aucune blouse, ou autre vêtement médical.

            Du coin de l’œil, je remarque l’infirmière observer notre échange à travers la vitre de la chambre.

            — Ah ouais, pardon. Je suis Aidan. C’est moi qui vous ai fait amener ici après l’accident. J’étais au téléphone pas très loin et j’ai appelé une ambulance. Je viens vous voir, histoire de surveiller si vous vous en sortez.

            Je le remercie de m’avoir sauvée, alors que le rouge me monte aux joues. En le détaillant, je note qu’il est plutôt bel homme et costaud. Son regard est hypnotique, sans doute est-ce dû à ses yeux vairons. L’un d’un gris bleuté, tandis que l’autre se colore d’un vert sombre. Son regard intense m’intimide presque. Le tee-shirt blanc qu’il porte laisse imaginer une belle musculature et des épaules larges. Ses cheveux châtains sont en bataille et lui donnent un petit côté négligé qui n’est pas désagréable à regarder.

            — Vous n’étiez pas obligé de perdre votre temps à revenir, cela me gêne, vous devez être occupé, dis-je, en baissant les yeux sur mes mains. Je m’appelle Capucine, ajouté-je dans un murmure.

            — C’est joli. Vous allez bien ? Je veux dire, vous aviez l’air d’avoir des ennuis l’autre soir, alors…

Il ne termine pas sa phrase et se passe une main dans ses cheveux…

            — Ça va aller, soufflé-je.

            Un silence s’installe entre nous et alors qu’il pourrait être gênant, voire pesant, il est presque naturel et réconfortant.

            — Je vous laisse mon numéro. Si jamais vous avez besoin que l’on vous sauve de nouveau, annonce-t-il avec un sourire en coin un brin provocateur. 

            Je rêve… Il n’espère tout de même pas que mon meurtrier de frère m’attaque à nouveau ? Puis je me souviens qu’il n’a pas vraiment connaissance de mon histoire.

            — Parce que vous jouez souvent au superhéros ? demandé-je, en arquant un sourcil.

            — Seulement à mes heures perdues, et j’en ai peu.

            — Je vois. Eh bien, je ne devrais pas être une demoiselle en détresse dans les jours à venir, puisque je ne bouge pas d’ici.

  • Très bien. Je repasserai vous voir, Capucine. À demain.

            Alors qu’il s’apprête à partir, il remet sa veste en cuir et dépose le morceau de papier sur lequel son numéro est griffonné. 

            — Vous n’êtes pas obligé de faire ça, vous savez, ne puis-je m’empêcher de lui dire. Mais merci.

            — Je sais.

            Aidan sort de la petite chambre sans un au revoir ni un regard en arrière. Mon stress n’a pas diminué en sa présence, au contraire. Je me demande encore ce que fait cet homme ici.

            Une femme d’environ cinquante ans vient prendre mon identité et toutes les informations importantes à mon sujet, pour les retranscrire sur mon dossier. J’ai ensuite le droit à la visite du médecin, qui y ajoute mes constantes. Il m’intime de me reposer à plusieurs reprises, alors j’exécute les ordres sans discuter. Je reste sous surveillance comme me l’a indiqué l’infirmière.

            En fin de journée, je retrouve celle-ci avec son sourire communicatif. Elle me tend un papier avec le numéro de mon notaire et m’indique que le téléphone de la chambre fonctionne sans problème. Je la remercie rapidement alors qu’elle quitte déjà ma chambre.

            Le combiné en main, je m’empresse de composer le numéro de maître Bart. Sans aucun détour, je lui annonce les changements à faire sans plus tarder. Comme mettre mon testament au nom de mon filleul, habitant à des centaines de kilomètres, dans un autre pays avec son père. Peut-être qu’ainsi je protègerais un peu plus ma vie. Je ne suis pas folle, si mon frère tente de me tuer, c’est uniquement parce que j’ai hérité il y a quelques mois de la fortune de mon père. Maître Bart m’indique qu’il met tout en œuvre pour que ce soit fait rapidement. Il me rappelle vivement de porter plainte ou, tout du moins, de déposer une main courante, ce à quoi je lui promets d’y songer.

            Une fois le téléphone raccroché, mon cœur semble un peu plus léger. C’est une bonne chose de faite.